
Approche
ethnographique de la consommation de cannabis en France
Cette étude permet la description du groupe d'utilisateurs qui font du cannabis un usage relativement intensif, quotidien dans une petite majorité des cas. Elle confirme la diffusion importante de cette pratique dans tous les milieux sociaux. Il s'agit d'une population principalement masculine (71% d'hommes). L'âge moyen des sujets est de 28 ans, mais la pyramide des âges est élargie, comprenant des hommes et des femmes de plus de 50 ans. Les sujets, dans leur ensemble, apparaissent comme étant bien insérés. Le niveau d'études est élevé : 49% d'entre-eux ont atteint un niveau d'études supérieur. Dans l'ensemble, les situations sociales et familiales ne font pas apparaître des signes particuliers de détresse.
Les consommateurs de cannabis se distinguent très nettement des toxicomanes demandeurs de soins ou incarcérés. Peu demandeurs de soins, peu stigmatisés et relativement peu repérés par les services de police et de justice, ils bénéficient pour la plupart d'une insertion sociale diversifiée. Leur engagement dans ce type de consommation ne semble pas déterminé par une situation de détresse particulière au plan social ou psychologique.
Les éléments rassemblés ne permettent pas de soutenir l'idée d'une " escalade " qui se ferait à partir du cannabis vers d'autres drogues réputées plus dangereuses. Il est notable, cependant, que les sujets de notre échantillon ont souvent expérimenté d'autres drogues. Mais, en règle, ces consommations sont restées isolées.
Les consommateurs de cannabis, d'une façon très générale, tiennent à se démarquer du monde de la toxicomanie. La problématique de la dépendance, pour eux, correspond plutôt à la crainte de développer avec le cannabis une attitude qu'ils ont ou pourraient avoir avec le tabac, l'alcool, le café ou d'autres psychotropes. Les bénéfices qu'ils tirent de leur consommation sont balancés par la conscience qu'ils ont d'un excès toujours possible, ce qui les amène à la moduler et à la gérer. Le sentiment d'être dépendant n'est déclaré que par 2% des fumeurs et n'est corrélé ni aux quantités consommées, ni aux fréquences de consommation.
Cette forte dimension de gestion des consommations donne à ces dernières l'apparence d'une certaine banalité: elle peut être routinière. Mais cette routine est elle-même le résultat d'un certain apprentissage du produit et de ses effets: les sujets connaissent les effets du produit, sa durée d'action, les risques et les inconvénients associés à une prise. Elle est donc une routine construite, tenant compte de toutes les exigences que peuvent avoir les sujets quant à leur vie familiale, professionnelle, sociale. Ceci explique le caractère périodique de ces consommations, de nombreux sujets cessant de fumer du cannabis de temps à autres, souvent de façon prolongée.
D'un point de vue social, les réseaux de fumeurs tendent à rassembler des sujets qui sont issus de milieux sociaux proches, ceci en dehors des grands rassemblements festifs. Nous sommes loin d'une consommation qui établirait des liens entre des sujets d'horizons sociaux différents, comme cela peut être le cas pour les usagers d'héroïne au niveau de la rue en particulier.
D'un point de vue économique, la distribution du cannabis se distingue nettement de celle des autres drogues. Parmi les usagers, au delà des dealers et des intermédiaires, elle se fait le plus souvent sur un mode convivial, les pratiques de la culture, de dons, de troc et d'achats groupés étant fort fréquentes. En moyenne, le budget cannabis mensuel moyen (BCMM) des consommateurs est de 560 Francs.
D'un point de vue légal, enfin, les consommateurs savent que le cannabis fait partie des drogues illicites même si, en définitive, ils ne considèrent pas leur propre pratique comme constituant une déviance, point conforté par une relative tolérance du corps social vis à vis des fumeurs. D'où cette position de nombreux consommateurs pour qui la loi qui interdit l'usage du cannabis est contestable. Le développement de la culture du cannabis pour sa propre consommation, outre qu'elle correspond à la volonté d'échapper au trafic de rue, est la traduction la plus concrète de cette position.
Pokman 2000